« Tu sais pour moi la vie c’est une rue pleine de boutiques parfumées et les boutiques sont pleines de merguez »

rue des mergezs

Il faudrait arrêter de publier chaque année des centaines de livres inutiles et s’empresser de relire les textes essentiels. Je tiens Rue des merguez paru en 1979 aux éditions Plasma, pour un de ceux-là.

C’est d’abord une fuite hallucinée, Abel, à ses côtés le corps encore chaud de Lame-de-couteau, la route, les regards jaunes des poids lourds que l’on croise. C’est la respiration, l’essoufflement d’un poète, l’accélération, où Laude : « ceux qui me croient m’aiment ceux qui m’aiment me croient » le double d’Abel, raconte son propre travail d’écriture : « Je dois m’écrire ».

A mesure du livre, comme l’incendie s’apaise, la ponctuation totalement absente des premiers « blues », car tout ce livre est construit de plages sonores, la ponctuation, dis-je, revient, comme l’amour de la jeune Ligeia supplante celui terriblement destructeur de la Louve.

 

Ce livre est d’une vraie voyance, et en voici la preuve :

 

Il faudra que je dise ça à Lame-de-couteau il aimera c’est sûr avec Nabile je rêve on va délivrer le Maghreb de tous les ignobles cancrelats qui le bouffent aux intestins on va faire un grand nettoyage on va rincer à grande eaux tirées de la mare nostrum les dalles et les ruelles des souks les ors des palais où croupissent des familles princières aux doigts chargés de bagues on va tirer dans le tas on va couper des têtes et puis on s’arrêtera on boira un thé à la menthe et puis meurtris justiciers légaux on recommencera on ne s’arrêtera que lorsque la blancheur absolue accablera les minarets et les hauteurs de la ville une nouvelle civilisation s’inventera parmi les ficus et les lauriers roses les plaintes des colombes et les murmures des vasques elle rayonnera vers l’occident fourbu jusqu’à l’os elle ne sera pas loi imposée les peuples marcheront les bras largement écartés vers elle et verseront des pleurs de joie

Ce pourquoi il faut d'urgence relire Rue des merguez

Thierry Guilabert